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LA
PRESSE
Turquie
- 20 000 lieux sous la terre
Par
Marc SEMO
samedi 10 juillet 2004 (Libération - 06:00)
Sivasa envoyé spécial
Creusées dans
la roche, les cités souterraines de Cappadoce servaient, au VIIIe
siècle, à s'abriter des razzias ennemies.Plongée dans le dédale
anatolien.
Entre
les roches de l'éboulis affleurent des fragments de poteries, le
reste du col d'une amphore ou un bout galbé de jarre en terre cuite
portant encore des traces de peinture. La colline surgit au milieu
de nulle part, près du hameau de Sivasa, dans l'immensité vide du
plateau anatolien, à l'est de la Turquie. Le guide essaie de se
repérer, hésite, puis trouve enfin, au fond d'une large crevasse,
un trou aux bords réguliers. C'est un tunnel à peine assez large
pour laisser passer un homme. Une odeur d'humidité prend la gorge.
Au bout d'une cinquantaine de mètres surgit, dans le faisceau des
lampes, un gros disque de pierre dure qui obstrue à demi le conduit.
Roulant sur un rail de pierre, ce bloc d'une demi-tonne barre l'entrée
d'une ville souterraine. En avançant surgit une grande salle creusée
dans la roche d'où partent d'autres tunnels qui plongent encore
plus profondément sous la montagne. «Certains sont des impasses,
d'autres des pièges qui aboutissent sur un gouffre juste après un
tournant à angles droits. Ce labyrinthe de galeries représentait
un système de défense impénétrable entre chacun des niveaux», explique
Mehmet Borahan Bilen, jeune
guide passionné d'archéologie. Depuis 2000 ans,
sous les Hittites puis les Grecs, les Romains, les Byzantins et
enfin les Turcs, s'est développée dans cette Cappadoce au relief
de tuf cette pierre tendre d'origine volcanique sculptée par l'érosion
et trouée comme un gruyère , une civilisation troglodyte. Y ont
été construites nombre de villes-abris souterraines, d'églises rupestres
et de maisons aménagées dans des grottes.
Etrange urbanisme
des profondeurs
Déjà explorée
mais pas encore aménagée à la visite, la cité souterraine des environs
de Sivasa garde nombre de ses mystères, car certaines galeries n'ont
toujours pas été dégagées. A quelques kilomètres de là, juste derrière
le village, un second labyrinthe, immense, s'étend sous une falaise.
Trente-six autres sites importants ont déjà été répertoriés dans
la région. «Il y en aurait en fait 200, peut-être plus», estime
Murat Gülyaz, archéologue et directeur du musée de Göreme, au coeur
de la Cappadoce. A une période, chaque ville, ou même village, a
eu son double sous terre. La plupart ont été construits autour du
VIIIe siècle afin de servir d'abris pendant les razzias des tribus
arabes, puis turques ou mongoles, qui ravageaient cette riche région
située à un carrefour de la Route de la soie, principal axe commercial
avec l'Extrême-Orient. Certaines caches se résumaient à une demi-douzaine
de caves, désormais utilisées pour stocker les patates, la principale
richesse de ce plateau fertile et bien arrosé qui fournit à lui
seul plus de la moitié de la production nationale. D'autres étaient
de véritables villes comme Kaymakli ou Derinkuyu la plus significative
et la mieux préservée , dont la visite permet au curieux peu enclin
à ramper dans l'obscurité d'en bien comprendre la structure.
C'est un étrange
urbanisme des profondeurs, perfectionné pendant des siècles, qui
permettait à des centaines de personnes de subsister cachées pendant
des semaines. S'enfonçant à plus de 60 mètres sous terre, le réseau
de galeries s'organise en spirale autour d'un puits d'aération à
peine décelable en surface. Il y a là des étables, des silos pour
le grain et des meules pour le transformer en farine, des cuisines
collectives, d'énormes cuves pour l'eau, l'huile ou le vin. On peut
aussi voir les chambres où s'installaient les familles, et même
des latrines. Tout au fond étaient installés les lieux du pouvoir,
le «palais» du seigneur et la nef de l'église, une très grande salle
avec des piliers ornés de quelques croix gravées dans la pierre.
«Les églises des cités-refuges ont une décoration minimale car tout
l'argent était dépensé pour aménager les galeries et il ne restait
plus rien pour faire venir des peintres de Constantinople», assure
Mehmet Borahan Bilen. De
somptueuses fresques byzantines décorent en revanche des chapelles
rupestres creusées dans les parois des nombreuses vallées de tuf
qui trouent le plateau. Les plus célèbres et les plus visitées sont
les monastères rupestres de Göreme, devenus un musée en plein air.
D'autres sont dans des sites sauvages, comme Soganli niché dans
un cirque naturel de haute montagne. Sur nombre de ces peintures,
le Christ ou les saints ont été énucléés à l'époque ottomane par
des fanatiques qui, indignés par ces représentations «idolâtres»,
leur ont «gratté» les yeux.
Un paysage
comme fossilisé
Depuis vingt
ans, le tourisme de masse a envahi quelques-uns des lieux phares
de la Cappadoce, et des petites villes comme Ürgüp ou Göreme sont
désormais submergées par la pacotille. La plus grande partie de
cette région, dont le nom signifie en persan «le pays des beaux
chevaux», reste néanmoins intacte, avec ses panoramas à couper le
souffle que l'on peut parcourir en ballon. «Un paysage prématuré,
comme fossilisé avant même d'être venu à l'existence», notait l'écrivain
Jacques Lacarrière, évoquant, à propos de ces formes fantastiques,
sculptées par les vents et les pluies, «d'énormes dents rongées
d'insondables caries, là des éponges géantes et minérales déchiquetées
par des forces aveugles, (...) plus loin de vertigineuses termitières
creusées de milliers d'alvéoles et au loin, des pitons élancés surmontés
de sombres capuchons». Un monde d'horizons infinis avec au loin
l'immense silhouette solitaire du Hasan Dagi, volcan aujourd'hui
éteint et dont la lave, il y a des centaines de milliers d'années,
a créé ce relief. Mais il y a aussi la verdure chatoyante des saules
et des peupliers au fond des canyons comme celui d'Ilhara, où l'on
peut marcher pendant des jours en bivouaquant au bord du torrent
ou en grimpant pour regarder les chapelles rupestres, comme la très
émouvante «Sümbülu kilesi», l'église des Jacinthes.
Les villages
perchés à flanc de ravin, comme Uchisar ou Ortahisar, conservent
leur poignante beauté malgré une «toscanisation» croissante. «Les
paysans ont vendu pour pas grand-chose leurs vieilles habitations
troglodytes à des Istanbouliotes ou à des étrangers qui en font
des résidences secondaires ou des maisons d'hôtes», témoigne Selim,
Cappadocien de souche, qui a grandi à Istanbul. Les villages les
plus prospères étaient en majorité peuplés de Grecs, tous partis
en 1923 lors des échanges forcés de population entre la Grèce et
la Turquie. A Sinasos, appelé maintenant Mustafa Pasa, comme à Gelueri,
devenu Güzelyurt, les grandes églises orthodoxes du XIXe siècle
sont devenues des mosquées avec d'improbables minarets érigés dans
le jardin. La tradition vinicole s'est pourtant maintenue. «On vit
du raisin que l'on vend car nous, on ne boit pas», explique un villageois
descendant de ces Turcs de Grèce et des Balkans installés là en
remplacement des «Roum» (les Grecs).
Partout, dans
la paroi et les pitons rocheux autour des villages, il y a les milliers
d'alvéoles des pigeonniers. Les colombes sont les oiseaux fétiches
de cette terre mystique pour les orthodoxes, mais aussi pour les
musulmans. Les «Asik», ces bardes et derviches errants qui parcouraient
le plateau au Moyen Age, se métamorphosaient volontiers en ces volatiles
aux belles plumes beiges pour échapper à leurs poursuivants. Inspirés
par le soufisme, et insoumis, ils chantaient leur émerveillement
devant l'oeuvre du Créateur défiant les pouvoirs constitués et les
bigots de l'Islam. Le poète Yunus Emre, l'un des plus célèbres d'entre
eux, assurait : «Là où va ton désir est Dieu/Tout entier dans le
corps humain.»
Uçhisar,
splendeur turque
Par
Laure Marchand
Le Figaro - 22/10/2005
Plus fort que
les riads de Marrakech, les maisons troglodytiques d’Uçhisar ! Au
coeur de la Cappadoce, ce village a conquis les Français. Un architecte
albigeois est à l’origine de cette mode turque dernier cri. Découverte.
Des pitons
de tuf percés de mille cavités posés au milieu d’un paysage lunaire
: ainsi s’offrent les environs d’Uçhisar, le village le plus célèbre
de Cappadoce.
Au lever du
jour, les villageoises grimpent dans les charrettes au côté de leur
homme pour aller travailler dans les champs au fond de la vallée.
Les paysans arrivent quand la pierre prend la douce couleur du miel
et repartent quand les reflets roses du crépuscule irisent encore
les parois rocheuses. Vieillards mutiques, ils récoltent les grappes
de raisin, répètent des gestes séculaires, impassibles au milieu
des cheminées de fées et d’étranges silhouettes rocheuses. Comme
si ce monde enchanté allait de soi.
Les maisons
d’Uçhisar ont l’humilité des paysans qui les ont construites. Accrochées
à un piton volcanique, blotties les unes contre les autres autour
de cette forteresse naturelle, elles s’emboîtent comme les cubes
d’un jeu de construction. De loin, elles paraissent incrustées dans
le roc, édifiées par l’homme, avec pour seul plan la loi de la nature.
Figurant sur
tous les dépliants touristiques de la Cappadoce, mais miraculeusement
épargné par le rouleau compresseur du tourisme, Uçhisar est devenu
le lieu de villégiature favori des Français en Turquie. Une trentaine
de ces maisons à moitié troglodytiques, à moitié bâties en pierre
brute, ont déjà été rachetées par quelques privilégiés. Avec eux
sont arrivés dans le village les steaks au poivre, la pétanque,
Le Figaro et L’Equipe. Perchées à 1 300 mètres d’altitude, les bâtisses
au toit plat dominent un paysage unique au monde. Ces happy few
français sont tous tombés en arrêt « devant ces couleurs sans cesse
renouvelées, éclatantes après l’orage, ce décor irréel qui ressemble
à une meringue, ce conte de fées esthétique... L’érosion a sculpté
un univers minéral délirant dans le tuf, ce mélange de cendres et
de boues crachées par le volcan Argeus il y a trois millions d’années
: des cônes rocheux, une mer de vagues blanches et immobiles, des
colonnes trouées de deux grands yeux noirs... « Un spectacle à vous
couper le souffle quand le soleil se lève », résume Daniel, directeur
d’école à la retraite, depuis son salon avec vue plongeante sur
la vallée. Il est l’un des pionniers à Uçhisar.
« Les vieux
artisans m’ont tout enseigné »
A l’origine
de l’engouement pour ce bout de Cappadoce classé au patrimoine mondial
de l’humanité se trouve un architecte originaire d’Albi. A la fin
des années 80, Jacques Avizou en a eu assez des lenteurs administratives
françaises. Au cours de ses vacances, il a le coup de foudre pour
ce village abandonné aux vents. Ses habitants avaient déserté les
kayas, ces pièces creusées dans la roche, préférant le confort des
constructions modernes avec eau courante et télévision. Les maisons
s’effritaient. Les murs partaient en poussière. Jacques Avizou rachète
alors ces lambeaux d’habitations pour les transformer en maisons
d’hôte de charme. Il laisse tomber la construction des hôpitaux,
abandonne les parpaings et l’acier. « Les vieux artisans m’ont tout
enseigné : tailler la pierre, créer des voûtes, sceller un mur avec
un mélange de sable volcanique et de plâtre. » Sous le regard incrédule
des Uçhisarli, ce « fou » solitaire remonte les murs, consolide
les terrasses et rebâtit avec les méthodes traditionnelles lorsque
plus rien ne tenait debout.
Ces maisons
semi-troglodytiques ressemblent à des mini-labyrinthes. De petits
escaliers extérieurs accrochés aux murs permettent de sauter du
salon à la chambre. De la terrasse supérieure aux sous-sols, les
pièces s’empilent sur plusieurs niveaux. Ce terrain de jeux aux
combinaisons infinies pour un architecte n’a qu’une limite : « Le
respect absolu du style et de la structure du village », explique
le créateur des Maisons de Cappadoce.
Dans le bourg
voisin de Göreme, les pensions bon marché en béton ont poussé comme
de mauvaises herbes entre les cheminées de fées. A Uçhisar, au contraire,
les Français semblent s’être glissés discrètement au creux d’une
histoire plusieurs fois millénaire : les Hittites ont occupé la
citadelle, les premiers chrétiens y ont creusé des chapelles et
au VIIIe siècle, les iconodules réfugiés dans les falaises de Cappadoce
purent adorer leurs images, loin des foudres de l’empereur Léon
III, qui avait interdit toute représentation divine. Une cité souterraine
existerait même sous le village.
Un décor
de conte fantastique
Les parois des
pièces troglodytiques résonnent encore d’histoires mystérieuses.
Il paraît que des lutins s’y cachent dans l’obscurité. Ils surgissent
dans la poussière estivale sous les traits d’un bouc et ils hurlent
jusqu’à faire mourir de peur leur victime. Il n’y a pas si longtemps,
pour éloigner le mauvais oeil, les nouveau-nés ne recevaient un
prénom qu’au septième jour, chuchoté trois fois à son oreille par
le doyen. Les mères ne devaient pas se regarder dans un miroir pendant
quatorze jours. Aujourd’hui, des amphores entreposées dans les caves
des maisons sont pleines d’un élixir secret. Breuvage à base de
jus de raisin, le pekmez guérit tout. « Il donne de la force au
sang », confie Ali, vieillard tassé mais toujours vaillant.
Mais l’étrangeté
d’Uçhisar surgit surtout à la fin du jour, quand les vacanciers
français se passionnent pour le jeu de okey avec leurs coéquipiers
turcs. Sous le kiosque de la place, ils font claquer les dominos
jusqu’à la nuit, pariant fiévreusement des thés. Pendant la journée,
empaquetées dans leur salvar, le pantalon bouffant traditionnel,
et leur long voile blanc, seules les vieilles femmes déambulent
sans craindre l’opprobre. Dans ce village de l’Anatolie profonde,
l’espace public appartient encore aux hommes. Le soir, leurs compagnes
se faufilent le long des murs jusque chez leurs voisines, tels des
fantômes éclairés par la pâle lueur de la lune.
Une belle captive
trompe sa langueur en retournant les abricots secs sur la terrasse
familiale. Jacques Avizou a surnommé son père Quasimodo. Sa laideur
n’a d’égale que la beauté farouche de son enfant devenue femme.
Gardien de l’honneur de sa fille, il devra se résoudre à la donner
à un homme du village. La légende du château d’Uçhisar imprégnerait-elle
les destins ? La fille du seigneur était tombée amoureuse d’un jeune
marchand ambulant. Fou de jalousie, son père la cloîtra dans sa
chambre en haut du rocher. Mais métamorphosée en pigeon, Mahsen
s’échappait de sa cage pour rejoindre son amant. Son geôlier découvrit
la ruse. Il tordit le cou à l’oiseau.
Désormais dans
la nuit noire, le piton se dresse majestueux au-dessus d’Uçhisar.
Il darde son pic vers la lune dont le disque blanc irradie le sol
hérissé de cônes dans la campagne environnante. Les rochers projettent
des silhouettes comme des ombres chinoises géantes. Dans ce décor
de conte fantastique, on se dit alors que toutes les histoires sont
possibles. Enfant, Mustafa, le guide, croyait « que le monde entier
ressemblait à la Cappadoce ». Les Français sont venus, car nulle
part ailleurs ils n’avaient trouvé un tel spectacle.
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Température
en Cappadoce
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